Non, vous ne savez rien de la plaine si vous n'avez pas vu au printemps ces immensités de terres nues se couvrir de vert auquel viendra bientôt s'ajouter le jaune d'un colza au parfum entêtant, presque insupportable même. Vous n'en savez rien si vous ne l'avez pas vu sous le soleil d'été, quand accablé par la chaleur de juillet, vous ne vous déplacez plus que d'un bosquet à l'autre comme on irait d'oasis en oasis pour traverser un désert, avec la poussière des chemins et celle des blés qu'on fauche qui colle à la peau.

Et le soir venant , quand les machines agricoles regagnent les hangars des grandes fermes, quand la circulation sur la route au loin se fait moins dense et que son ronron qui, toute la journée a parcouru la plaine se tait. Quand il ne reste plus dans vos oreilles qu'un souffle tiède et le chant des oiseaux qui va s'atténuant, n'avez vous jamais goûté cette délicieuse solitude ?  Demain sur la terre mal rasée, le vent assemblera en des tourbillons imprévisibles, les fétus de paille de la moisson qui vient de finir. Demain, la terre se préparera à septembre, avec d'autres horizons et d'autres couleurs. Nous verrons à nouveau les chevreuils traverser les champs en groupes serrés.  En se dénudant enfin, le petit bois laissera apparaître l'éperon de pierre de la vieille chapelle des templiers.  C'est de cette plaine belle et fertile que s'écoulent nos vallées, Louette, Chalouette et Juine y ont creusé des lits profonds . Descendre dans la vallée, c'est changer de paysage, de monde presque . C'est passer de la lumière crue du plateau à celle, tamisée des sous-bois, de la chaleur à la fraicheur en été, ou du froid à la douceur en hiver. Ici, la terre est noire et parfumée, les hommes y ont fait leurs jardins, bâti leurs maisons et sur les rivières, ils ont établi leurs moulins, nombreux, pour y moudre le blé qu'on fait pousser, là haut.