La première fête du 14 juillet à Etampes

Extrait de l’Abeille d’Étampes du 14 Juillet 1905.

CHARLES FORTEAU
  • La première fête du 14 Juillet
  • A ÉTAMPES, EN 1790

ÉTAMPES

IMPRIMERIE LECESNE-ALLIEN

1, Rue de la Plâtrerie, 1

 1905

On sait quel enthousiasme Souleva dans toute la France la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, et ce que fut, à Paris, la fête de la Fédé­ration établie en souvenir de cet événement, à laquelle, dit-on, assistèrent, ,au Champ-de-Mars, plus de 60.000 députés envoyés par les 83 dé­partements.

« Fête mémorable, majestueuse, fête dont l’histoire des nations n’offre aucun exemple, n’offre rien qui soit digne de lui être comparé  » s’écrie avec lyrisme un auteur du temps, « et où le Roi jura de maintenir librement la Cons­titution.  »

Déjà certaines villes avaient organisé des fé­dérations particulières, entre autres Versailles, Blois, Orléans, Dourdan, Chartres, où se ren­dirent des délégués de la garde nationale d’E­tampes qui depuis peu remplaçait l’antique milice bourgeoise, lorsque l’Assemblée natio­nale, sur le vœu d’une délégation de la Muni­cipalité parisienne, qui se présenta le 5 juin devant elle, décréta les 8 et 9 du même mois, la fédération générale des gardes nationales et des troupes du royaume pour célébrer, le 14 juillet, « la prise de la Bastille, la fraternité des Français, l’ère nouvelle de la Liberté », et prononcer le serment de fidélité qui devait être renouvelé chaque année.

Etampes reçut, le 17 juin, en trois exemplai­res, la proclamation du Roi sur les décrets, da­tée du 10. En même temps, la Ville de Paris faisait parvenir à toutes les communes l’invita­tion de se réunir, le 14 juillet, pour prononcer toutes à la fois, à midi, le serment prescrit par l’Assemblée nationale.

Nous avons pensé qu’il ne serait pas sans intérêt de faire connaître les noms de ceux qui composaient alors la Municipalité, ou plutôt le Conseil général de la commune d’Etampes. En voici le tableau:

 

Maire:        Thomas PETIT DU COUDRA Y.

Officiers municipaux:

Pierre-Nicolas SUIIEAU ;

Louis-André-Ch. GUDIN ;

Louis-Nicolas BARON;

L’abbé Claude-Julien BOULLEMIER ;

Antoine MEUSNIER ;

Pierre PARIS;

Pierre DAVOUST ;

Pierre MICHAUT.

Procureur de la commune: le notaire GOUPY.

Secrétaire-greffier: PERlER-DESBOQUIRES.

Trésirier: Pierre-Louis GODIN.

 

Les notables qui devaient être au nombre de

dix-huit, n’étaient plus que quatorze:

 

Philippe-Bernard DELISLE, apothicaire; Philippe-André VALETTE, horloger; Jean-Baptiste PORTIlAULT ; Antoine-André W ACERBACK ; Robert LECER_ » bourrelier; Henri-François BANOUARD, boisselier ;  Louis VANAULT, chapelier; Jean-Pierre ANGOT ; Jean-Elie BAGAULT, mégissier; Antoine LALANDE, huissier; Etienne-André GRÉGY ; Julien-Etienne-Marc DARRÉ, épicier; Denis-Michel VOIZOT, chef chantre du chapitre de Notre-Dame; François-Elie BANOUARD, mégissier.

 

La Municipalité arrêta, le 5 juillet, tous les détails de la solennité, et chargea son bureau, c’est-à-dire le Maire, MM. Sureau, Boullemier, officiers municipaux, et Goupy, procureur de la commune, d’y pourvoir de manière que tout se passât avec la décence convenable, mais aussi avec le plus d’économie possible en se servant des ouvriers et des fournisseurs habi­tuels de la Ville.

Disons de suite que la veuve Leclerc, con­cierge de l’Hôtel-de- Ville, chargée de réunir les mémoires et de les acquitter, présenta la note de ce qu’elle avait avancé le 24 août sui­vant; elle s’élevait il la somme de 562 livres 16 sous « tant pour les sommes par elle payées il différents journaliers que pour la cérémonie qui s’est faite le quatorze juillet dernier, à l’occasion du serment fédératif prêté ledit jour. »

Cette note ayant été reconnue exacte, un man­dat payable par le trésorier, M. Gudin, fut im­médiatement délivré à la veuve Leclerc.

On choisit pour le lieu de la cérémonie la promenade du Port comme étant l’endroit le plus agréable et en même temps le plus favo­rable pal’ son emplacement, son étendue et ses nombreux débouchés.

Tout ce qui avait été prévu s’exécuta ponctuellement et suivant les projets des édiles; pourtant un petit incident dut blesser leur amour-propre. Ils avaient prié le conseil de

Fabrique de Saint-Basile de leur confier, pour cette circonstance, le dais de cette église qui servait aux processions, lors des grandes fêtes. Les marguilliers, et peut-être aussi le curé, n’osant, ou ne voulant pas refuser sèchement, demandèrent à messieurs Gudin, Baron, et Boullemier, officiers municipaux, chargés de faire la démarche, de prendre chacun personnelle­ment et solidairement entre eux, et non au nom de la communauté, l’engagement par écrit de rapporter le dais à l’église de Saint-Basile, en parfait état de conservation, tel qu’ils au­raient reconnu, devant témoins, l’avoir enlevé.

En présence de ce refus peu ,déguisé qu’elle jugea, à bon droit, injurieux, l’Assemblée municipale en resta là, mais presqu’aussitôt la Fabrique de Notre-Dame vint lui offrir son dais qu’elle accepta, et tous autres ornements qui seraient nécessaires.

Il est aussi il remarquer que les membres ,lu district ne figurent pas à la fête, Le direc­toire du district d’Etampes n’était créé que de­puis la fin de juin, c’est-à-dire depuis quelques jours seulement. Il se composait de :

 

MM,        CHARPENTIEB, président ;

CROSNIEH, secrétaire;

SAGOT, DUFBESNE, VENAHIJ, DUVEBGEH, mem­bres:

HERET, procureur syndic;

M. VENAHD était, en même temps, substitut de ce Dernier.

Par oubli, ou plutôt, croyons-nous, parce que leur installation était toute récente, ces messieurs ne furent pas invités, ils réclamèrent à Paris auprès du comité de Constitution. Ce comité prit, à la date du 6 août, la décision suivante qui fut envoyée au Conseil général de la Com­mune d’Etampes :

« Le corps municipal n’était obligé par aucun décret d’inviter le Directoire du district à la cérémonie du 14  Juillet, si la convocation se bornait dans l’enceinte de la Ville; si elle s’étendait au delà, non seulement le Directoire était dans le cas d’être invité, mais c’était à lui seul de l’ordonner; dans tous les Cas, il était convenable de marquer au Directoire des égards qui contribuent à l’affermissement de la subordination et qui, par conséquent sont pres­crits par le véritable esprit de la Constitution,

« La Ville doit saisir toutes les occasions d’entretenir les sentiments fraternels entre les différentes classes des pouvoirs civiques, et ceux du respect pour les autorités supérieures. Rien n’oblige précisément la Municipalité à inviter le district aux cérémonies particulières de la Ville ; mais quant aux cérémonies  générales, le district a droit d’y assister, et il a le pas sur la Municipalité.

« Les gardes nationales ayan été réunies par le district (1) pour la Fédération, tout ce qui con­cerne l’administration de cette partie, en atten­dant l’organisation définitive, doit être faite en présence des membres du Directoire séant dans la Ville. La préséance ne peut être contestée au Directoire. »

Le signataire de ce document n’est autre que Jean-Baptiste Target, député: de Paris aux Etats-Généraux, qui prit la plus grande part à la ré­daction de l’acte constitutionnel et qui signait « le Républicain Target. » Il avait fait régler le cérémonial de la Fédération du 14 Juillet à Paris. II fut en butte naturellement aux vives attaques des monarchistes et l’on publia sur lui des pamphlets sous ces titres singuliers: « Bulletin des couches de M.Target, père et mère de la Constitution — Relevailles, rechute et nouvelle conception de M.Target, etc. »

Qu’on nous pardonne cette digression.   Le mardi 13 juillet, en conséquence des dispositions prises à la séance préparatoire, les tambours public d’Etampes parcoururent toute la Ville pour faire connaître ce qui avait été décidé et pour inviter les citoyens à célébrer la journée du lendemain comme on célèbre la fête la plus solennelle, en tenant leurs bouti­ques fermées, en s’abstenant de tout travail, en assistant aux messes qui se diraient dans la matinée.

 

(1)    Il ne semble pas que d’autres gardes nationaux que ceux d’Etampes aient été appelés.

 

 

 

 

Se croirait-on presque à la veille de la Terreur? Quel contraste!

Les curés et autres ecclésiastiques étaient priés de ne dire ces messes que de 6 heures il 9 heures du matin au plus tard.

Enfin, il était interdit aux aubergistes, caba­retiers, etc., de donner il boire et il manger à aucun des citoyens de la Ville, depuis 8 heures jusqu’après la cérémonie, sous peine d’une amende de 50 livres pour le débitant et d’une autre de 30 livres pour le contrevenant.

Le soir, il 6 heures, les cloches – elles étaient nombreuses à cette époque – sonnant à toute volée, annoncèrent le commencement des réjouissances, en même temps que des boîtes d’artifice éclataient sur la place de l’Hôtel-de­Ville. On ne connaissait pas encore la retraite aux flambeaux.

Le 14 juillet, le jour s’était levé sombre et pluvieux, avec averses fréquentes accompagnées de rafales de vent, qui gênèrent la fête, sans l’empêcher, ni en retarder l’ordre prévu.

Les neuf compagnies de la garde nationale (1) et celle de la maréchaussée commandée par Tessier, s’étaient placées dans la rue Saint­-Antoine, dans la matinée, suivant leur rang, puis s’étaient rendues devant la porte du Sé­jour (2), d’où un détachement alla prendre, à 10 heures le corps municipal qui était assem­blé à l’Hôtel-de- Ville. Le cortège se forma devant le Séjour et se rendit à l’église de Notre-­Dame en passant par les rues de la Juiverie, de la Savaterie (Sainte-Croix), de la Tannerie et Darnatal; les municipaux encadrés par les gardes nationaux, la compagnie des grenadiers en tête et celle des chasseurs fermant la mar­che; ces deux dernières n’étaient créées que depuis quelques jours.

 

(1) la garde nationale d’Etampes organisée le 22 octobre 1789 avait pour commandant M. Creuzet père. Les compagnies étaient désignées par le nom de leur paroisse; celle de Saint-Pierre n’avait qu’une compa­gnie dont le capitaine était M. Ingé; chacune des qua­tre autres paroisses en avait deux, dont les capitaines étaient, à Notre-Dame: MM. I.asnon et Guettard-Rabier; à Saint-Basile: M_. Simonneau et Faye; à Saint-Gilles: MM. Boivin et Charpentier; à Saint-Martin: MM. Et. Gérosme et Conty.

(2) Aujourd’hui le Tribunal et la gendarmerie.

A Notre-Dame, se trouvaient réunis, par invi­tation spéciale, les curés de la Ville et leurs vicaires, les chanoines des deux collégiales, des membres des différentes communautés, barna­bites, mathurins, cordeliers, capucins, la plus grande partie des nombreux ecclésiastiques d’E­tampes, tant séculiers que réguliers, qui se joignirent au cortège, chacun dans l’ordre de préséance qui lui était attribué. Sortant aussitôt de l’église, la procession, par la rue de la Cordonnerie et la rue Saint-Jacques, gagna la promenade du Port à l’endroit où avait été érigé un autel en plein air. Plusieurs rangées de chaises placées en face étaient destinées aux magistrats municipaux, aux notables et à quel­ques officiers en activité de service.

La grand’Messe commença aussitôt, célébrée par ]e plus ancien des chanoines de Notre-­Dame (1) ayant pour diacre et sous-diacre les deux plus anciens curés (2), tandis que Mes­sieurs les chantres des chapitres de Notre-Dame et de Sainte-Croix (3) portaient bâton (4) le pre­mier à droite, le second à gauche, et que le

(1) Ce devait être l’abbé Grégy.

(2) Ch. Boivin, curé-chevecier de Notre-Dame. Et Doches, curé de Saint-Gilles. les trois autres etaient : Auger, à Saillt-Basile; Legrand, à Saint-Martin, et Périer, député à l’Assemblée nationale, à Saint-Pierre.

(3) Les abbés Voizot et Chevallier.

(4) Le bâton cantoral.

plus ancien des chanoines de Sainte-Croix (1) remplissait les fonctions d’assistant, l’un des chanoines de Notre-Dame celles de maître des cérémonies, Plusieurs autres membres des deux chapitres et des chapelains aidaient à l’office.

A midi, au bruit de la sonnerie de toutes les cloches et de la détonation des boîtes d’artille­rie, la messe ayant été suspendue, le chef de la maréchaussée prêta à la tête de sa troupe, le serment prescrit par le décret du 18 février 1790.

Ensuite les officiers municipaux et le com­mandant de la garde nationale montèrent à l’autel; M, Sureau, premier officier municipal, remplaçant le Maire absent, fit un petit dis­cours patriotique qui ne nous a pas été con­servé, et M.Creuzet prononça, à voix haute et distincte, le serment d’union: « Nous jurons, comme nos frères réunis à Paris le jurent présentement, d’être unis par les liens indissolubles d’une sainte, fraternité, de défendre jusqu’au dernier soupir la consti­tution de l’Etat, les décrets de l’Assemblée na­tionale et l’autorité légitime de nos Rois.»

La garde nationale, la maréchaussée et tout le peuple poussèrent des acclamations, en criant: « Nous le jurons! » La messe continua malgré la pluie, et se ter­mina par le Te Deum.

Après quoi, le cortège revint à Notre-Dame dans le même ordre qu il en était parti en pas­sant par les rues Evezard et Darnatal. Le cler­gé chanta le psaume Exaudiat et les prières pour le Roi.

Tous les assistants ivres d’enthou­siasme patriotique, manifestèrent leur satisfac­tion et leur union en faisant retentir les voûtes sacrées des cris mille fois répétés de « Vive la Nation ! Vive le Roi! »

(1) C’était alors le fameux Desforges, l’aéronaute malheureux. qui depuis ses, célèbres tentatives vivait dans la retraite en conservant son canonicat. Il est probable qu’il n’était pas présent et qu’il était suppléé par le suivant en rang d’ancienneté, le chanoine Fromentin.
La partie principale de la fête était terminée; le corps municipal fut reconduit à l’Hôtel-de-Ville par les gardes nationaux et la maréchaussée; et, en présence de plusieurs officiers et du brigadier Tessier, il rédigea séance tenante, vers 1 h. 1/2 un procès-verbal, d’où nous avons tiré les principaux détails de cette solennité.

Ce procès-verbal porte les signatures qui suivent:

« CREUZET, commandant; Desforges, major; LANDRY, aide-major; DUVERGER, Etienne COXTY, LABICHE, LEMAIRE, officiers; TESSIER, officier de maréchaussée; PORTHAULT, B.\NOUARD, PEIWT, Jean-Pierre ANGOT, no­tables; MEUSNIER-PINEAU, BARON-DESLISLE, GUDIN, SUREAU, BOULLEMIER, officiers mu­nicipaux; PÉRIER-DESBOQUAIRES, secré­taire-greffier. »
Nous n’avons aucun détail sur le reste de la journée; sans aucun doute, les cabarets, qui avaient rouvert leurs portes, firent de fructueu­ses recettes; les habitants désœuvrés rempli­rent les promenades du Port et des Prés, peut-­être plus fréquentées alors qu’elles ne le sont aujourd’hui; peut-être y eut-il quelques bals en plein air malgré le mauvais temps, qui pourtant dut s’améliorer dans la soirée, puis­que de 9 heures à minuit, la foule se pressait dans les rues où, non seulement les édifices publics, mais encore les maisons particulières -ces dernières par ordre- étaient tous bril­lamment illuminés.

Telle fut à Etampes la première fête du 14 Juillet. L’année suivante, elle se renouvela, et cette fois l’invitation fut faite par le district qui marcha en tête; dans le cortège figurèrent aussi après les officiers municipaux, les Juges du Tribunal, les Juges de Paix, et les membres de la Société des Amis de la Constitution. Le serment fut prononcé dans l’église de Notre-­Dame où se fit le service.

Ch. F.